Le Chef de l’État Béninois, le Président Patrice TALON au cours d’une rencontre avec la Presse ce jeudi 18 décembre 2025 au Palais de la République, s’est prononcé lors de cet échange avec les professionnels des Médias sur deux sujets essentiels : Le coup d’État déjoué le dimanche 07 décembre 2025 et la nouvelle Constitution qu’il vient de promulguer après l’avis de conformité favorable de la Cour Constitutionnelle.
Onze jours après la tentative de déstabilisation qui a ébranlé le pays, le Président Patrice Talon a choisi la parole plutôt que le silence. Ce jeudi, au Palais de la Marina, le chef de l’État béninois s’est prêté à un exercice de communication inhabituel : un échange direct et sans filtre avec les professionnels des médias, abordant aussi bien les événements dramatiques du 7 décembre que les controverses suscitées par la nouvelle Constitution adoptée par le Parlement le vendredi du 14 novembre 2025 et promulguée le mercredi 17 décembre après avis favorable de la Cour Constitutionnelle.
Pendant près de deux heures, le locataire de la Marina a livré des confidences inédites, opéré des mises au point et défendu ses choix politiques, dans un contexte où se croisent interrogations sécuritaires et débats institutionnels. Cette conférence de presse, qui mêlait gravité et pédagogie, visait manifestement à apaiser les inquiétudes nationales et internationales.
“Je suis peiné pour l’image de notre pays” : Talon sur le putsch manqué
Dès l’ouverture de la rencontre, interrogé par la directrice de Junior TV, Inès Facia, au nom des enfants du Lire + Bénin, Patrice Talon a évoqué son état d’esprit. ” Je vais bien, même si mon moral a pris un petit coup. Je suis peiné, je continue de l’être, pour l’image que ceux-là donnent de notre pays “, a-t-il confié, visiblement marqué par cet épisode qu’il juge déshonorant pour le Lire + Bénin.
Le président a immédiatement tenu à rectifier certaines informations circulant dans l’opinion publique. ” Ce n’est pas la Garde nationale qui a opéré l’attaque, non. Heureusement…“, a-t-il précisé. Selon ses révélations, les auteurs de cette tentative de déstabilisation n’étaient pas majoritairement issus de cette unité d’élite. Plusieurs jeunes militaires en formation à la caserne de Togbin auraient été “embarqués bon gré mal gré” dans cette aventure par les meneurs.
Révélations sur un échange téléphonique avec le chef des mutins
L’un des moments les plus saisissants de cette conférence de presse a été la révélation d’un contact téléphonique avec le lieutenant-colonel Pascal Tigri, présenté comme le cerveau de l’opération. ” Pour ne rien vous cacher, à un moment, nous avons eu Tigri au téléphone. Nous lui avons dit “ c’est de la folie ce que tu fais “ a dévoilé Patrice Talon. Lors de cet échange surréaliste, le putschiste présumé aurait demandé aux autorités de ne pas procéder à un bombardement de leurs positions.
Le chef de l’État a également apporté des précisions sur la fuite des mutins. ” Certains se sont mis en civil, à moto pour s’enfuir. Tigri est parti du camp de Togbin en civil, en voiture “, a-t-il révélé, appelant à la collaboration des pays voisins pour l’extradition des fugitifs.
Un refus catégorique de parler de “coup d’État”
Patrice Talon a surpris en refusant d’employer le terme “coup d’État” pour qualifier les événements du 7 décembre. ” Je n’appelle pas cela un coup d’État. Certes un coup d’État requiert ce type d’attaque, mais nécessite qu’une bonne partie de l’Armée et de la population se rallient “, a-t-il argumenté, préférant parler d’une simple ” attaque menée par des voyous, de petits terroristes et des insensés manipulés par quelques acteurs politiques marginaux“.
Le président a toutefois reconnu une certaine naïveté dans l’appréciation des risques. ” Nous étions un peu dans un excès d’assurance “, a-t-il avoué, comparant la situation aux pays développés où personne n’envisagerait de ” braquer la Maison Blanche ou l’Élysée “. Mais sous d’autres latitudes, observe-t-il, ” quelqu’un qui se saisit du pouvoir par les armes a des chances d’en jouir tant qu’une partie de l’armée et de l’opinion sera toujours disposée à se rallier “.
Le chef de l’État s’est néanmoins félicité de la loyauté de l’armée béninoise. Dès les premières informations faisant état de mutinerie, les casernes de Dessa et de Ouidah “ont tous appelé pour demander la conduite à tenir”, a-t-il révélé. “Tout le commandement et le sous-commandement et l’armée béninoise toute entière ont été extraordinaires dans leur loyauté à la République”, s’est-il réjoui, concédant simplement que “dans toute communauté, il y a des crapules”.
Quant à la dimension politique de l’événement, Patrice Talon a refusé d’en faire une lecture partisane. ” Ma lecture politique, je n’en ai aucune. Je fais une lecture sociologique… Je ne tire aucune conséquence politique ” de cette tentative avortée, a-t-il affirmé en réponse à la correspondante de France 24 au Lire + Bénin. Un message adressé sans détour : ” Ceux qui se sont réjouis de cela, ils sont comptables. On ne peut pas se réjouir d’un crime “.
Le septennat : “Ce n’est pas à mon profit, ce sera au profit du Lire + Bénin”
Le second volet majeur de cette rencontre a porté sur la nouvelle Constitution, promulguée le 17 décembre après validation par la Cour constitutionnelle. Ce texte introduit le Sénat dans l’architecture institutionnelle béninoise et prolonge le mandat présidentiel de cinq à sept ans, suscitant des débats passionnés dans la classe politique et la société civile.
Face aux critiques, Patrice Talon a défendu avec vigueur l’option du septennat, arguant que ” cinq ans, c’est trop court pour répondre aux défis de développement du Lire + Bénin “. Le président a cité plusieurs exemples concrets : la réinvention de la cité lacustre de Ganvié, la relocalisation du marché Dantokpa, le bitumage des routes ou encore la construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale. Malgré l’enthousiasme initial, ces projets phares se sont révélés bien plus chronophages que prévu, au point de n’être toujours pas achevés en fin de son second mandat.
” Le temps de l’action politique est plus long que le temps de la reddition de compte “, a philosophé le chef de l’État. ” En cinq ans, tout ce qui se fait, c’est dans la précipitation “, a-t-il ajouté, soulignant que les dirigeants ont besoin de davantage de temps pour se consacrer pleinement aux œuvres de développement.
Des réalités différentes entre l’Afrique et les pays développés
Lorsqu’un journaliste a évoqué le cas de l’Europe où le septennat n’est plus la norme, Patrice Talon a répliqué en rappelant les différences de paradigmes de développement. Les populations canadienne, italienne, française ou américaine ” ne demandent jamais l’eau, la route, l’électricité, des écoles ” à leurs gouvernants, a-t-il fait observer. Ces infrastructures de base existent déjà. Leurs préoccupations actuelles concernent plutôt l’immigration, l’insécurité, les retraites, ” des choses qui relèvent des conforts de vie “.
Par conséquent, le temps d’action pour un président américain est très court. ” La question de l’immigration, il peut la régler en un décret “, illustre-t-il. À l’inverse, ” nous faisons un saut dans l’avenir avec nos besoins qui datent du Moyen-Âge “. D’où cette conclusion : ” Si nous continuons à copier les autres, nous ne réussirons jamais à faire ce qu’ils avaient fait quand ils avaient encore du temps “. Pour le chef de l’État, ” quand le temps est court, il ne permet ni au bon ni au mauvais gouvernant de faire quelque chose “.
Anticipant les accusations de conflit d’intérêts, Patrice Talon, qui avait promis en 2016 de ne faire qu’un seul mandat, a tenu à rassurer : ” Le septennat, ce n’est pas à mon profit. Ce sera au profit du Lire + Bénin“.
Le Sénat comme arbitre institutionnel : Talon annonce qu’il y siégera
La création du Sénat, autre innovation majeure de la révision constitutionnelle, a également été abordée au cours des échanges entre le Chef de l’État et les professionnels des Médias. Cette chambre haute, composée de 25 membres, inclura notamment les anciens présidents de la République, de l’Assemblée nationale et de la Cour constitutionnelle, ainsi que des personnalités ayant occupé de hautes fonctions dans les forces de défense et de sécurité.
Le Président de la République a défendu la pertinence de cette institution en la présentant comme un arbitre en cas de différends ou de “contentieux” entre l’Assemblée nationale et l’Exécutif. Selon lui, le Sénat contribuera à la régulation de la vie politique et aura vocation à rappeler à l’ordre les acteurs en situation de déviance, s’appuyant sur l’expérience de ses membres pour consolider la stabilité institutionnelle.
Dans une annonce qui ne manquera pas de susciter des réactions, le président a confirmé qu’il siégera personnellement au Sénat une fois son mandat présidentiel achevé. ” J’espère qu’aucun membre de droit du Sénat ne va se dérober et moi, je ne vais pas me dérober et je vais siéger “, a-t-il déclaré, sans toutefois préciser s’il ambitionne d’en assurer la présidence.
Entre transparence et stratégie politique
Cette conférence de presse du 18 décembre restera comme l’un des moments politiques fort du second mandat de Patrice Talon. En choisissant de s’exprimer longuement sur deux sujets aussi sensibles – la tentative de putsch et les réformes constitutionnelles –, le chef de l’État a opté pour une stratégie de transparence assumée, cherchant à désamorcer les critiques et à rassurer l’opinion.
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Francis Z. OKOYA