Le débat sur la restitution du patrimoine africain a connu lundi dernier, un épisode assez surprenant. Le conseil municipal de la ville Bordeaux a en effet, officiellement refusé un legs privé composé de 53 biens culturels originaires de sept pays africains, avec pour objectif de permettre leur retour vers leurs terres d’origine.
La décision, présentée par la mairie de Bordeaux comme un choix de « politique muséale responsable », marque un tournant dans la manière dont certaines collectivités françaises abordent désormais la question des œuvres africaines conservées en Europe.
À l’origine de ce legs figure une ancienne sage-femme, décédée en 2022, qui avait exercé pendant une trentaine d’années dans plusieurs pays d’Afrique avant de regagner la France en 1982. Au fil de sa carrière, elle avait constitué une collection d’objets d’art, de bijoux et d’accessoires touaregs, aujourd’hui estimée à 30 810 euros. Conservés jusque-là au musée d’Aquitaine, ces biens proviennent principalement du Gabon, plus précisément de la culture tsogo, mais aussi du Nigeria, du Niger, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo, du Burkina Faso et du Togo.
En refusant officiellement ce legs, la municipalité bordelaise a choisi de ne pas intégrer ces pièces dans ses collections, afin d’en faciliter la restitution à leurs pays d’origine. Pour le maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, cette décision relève d’une évidence patrimoniale et morale : ces œuvres, rares dans les musées, doivent retrouver le contexte culturel dont elles sont issues. Une délégation gabonaise a d’ailleurs pris part à la séance du conseil municipal, marquant l’importance diplomatique et symbolique de l’événement.
Un geste salué comme historique par le Gabon
La présence du Gabon à Bordeaux a donné à cette décision une résonance particulière. La déléguée permanente du Gabon à l’Unesco, Bernice Abegue Owono, a salué un moment « historique », espérant qu’il ouvre « une nouvelle ère » dans les relations culturelles entre l’Afrique et l’Europe. Du côté de la mairie, on a souligné la portée symbolique de ces objets, porteurs à la fois de mémoire, d’identité et de valeur spirituelle pour les peuples concernés.
Cette restitution annoncée constitue une première pour le Gabon en provenance de la France. Il y a deux ans, une autre collection avait déjà été rapatriée depuis l’Italie, mais l’acte posé par Bordeaux est perçu comme une avancée majeure, tant il s’inscrit dans une dynamique de reconnaissance et de réparation mémorielle.
De la conservation à la circulation des œuvres
La démarche de Bordeaux ne sort pas de nulle part. Elle prolonge les discussions engagées par l’ancienne municipalité écologiste avec le musée national des Lire + Arts, Rites et Traditions de Libreville, qui avait confirmé dès 2023 son souhait de récupérer 33 pièces gabonaises. La Côte d’Ivoire et le Nigeria ont également exprimé leur intérêt, tandis que les quatre autres pays concernés disposeront de deux ans pour faire valoir leurs demandes.
Pour Thomas Cazenave, cette décision doit surtout permettre d’ouvrir une nouvelle page dans les relations entre musées européens et pays africains. « La mission d’un musée, ce n’est pas seulement conserver des œuvres, c’est transmettre, nouer des partenariats, faire circuler les œuvres », a-t-il défendu, estimant que ce dossier peut devenir un terrain de coopération renforcée entre institutions culturelles.
Une dynamique portée par un nouveau cadre juridique
Cette décision intervient quelques semaines après l’adoption par le Parlement français d’une loi-cadre facilitant les restitutions d’œuvres pillées durant la colonisation. Cette avancée, réclamée de longue date par plusieurs pays africains, vient concrétiser une promesse formulée par le président Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017.
À travers ce refus de legs, Bordeaux ne se contente pas de renoncer à enrichir ses propres collections. La ville choisit d’inscrire son nom dans un mouvement plus large, où les musées ne sont plus pensés comme des lieux de rétention, mais comme des passerelles capables de faire dialoguer mémoire, justice et circulation des héritages culturels.
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Francis Z. OKOYA