Affaire Abdourahmane Diouf : Entre « Diomayisme tranquille » et offensive Sonko ; anatomie d’une crise politique au sommet de l’Etat Sénégalais

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By VISAGES DU BÉNIN 9 Min Read

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La coalition au pouvoir au Sénégal traverse une zone de turbulences sans précédent. Lors du « Téra Meeting » organisé le 8 novembre 2025 à l’esplanade du stade Léopold Sédar Senghor, le Premier ministre Ousmane Sonko a ouvertement accusé le ministre de l’Environnement, Abdourahmane Diouf, de surfacturation sur certains marchés publics durant son passage au ministère de l’Enseignement supérieur.

Cette sortie publique révèle au grand jour les fractures internes du gouvernement et place le président Bassirou Diomaye Faye dans une position délicate.
Devant une foule acquise à sa cause, Ousmane Sonko a déclaré : « L’autre (Abdourahmane Diouf, fait-il allusion), on lui a confié un ministère de l’Enseignement supérieur et on s’est rendu compte qu’il y avait surfacturation sur certains marchés. On l’a écarté et placé dans un autre ministère en attendant de faire l’audit ». Le leader du Pastef a poursuivi en dénonçant ce qu’il qualifie de « faux alliés » au sein de la majorité, accusant certains responsables de tenter d’isoler le président Diomaye Faye.

L’affaire porte sur un marché colossal de 45 322 463 170 FCFA, un vaste programme d’infrastructures universitaires réparti en cinq lots. Le premier lot, dédié à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, est estimé à plus de 9 milliards de FCFA, tandis que celui de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis atteint près de 8 milliards. Le lot le plus important, englobant les universités Iba Der Thiam de Thiès et Alioune Diop de Bambey, s’élève à 18 milliards de FCFA.

Des soupçons planent sur des contrats supposément conclus, mais qui, selon certaines sources, n’auraient jamais été signés par Abdourahmane Diouf avant son départ du ministère. Le ministre, qui représentait le Sénégal à la COP30 à Belém (Brésil) au moment de ces révélations, était attendu à l’Assemblée nationale pour fournir des explications sur ce dossier explosif.

Une réponse voilée mais digne

Face à ces accusations publiques, Abdourahmane Diouf est resté silencieux sur le plan officiel. Cependant, il a choisi de répondre subtilement via ses réseaux sociaux. De retour de Belém, il a publié un message accompagné d’une vidéo, rappelant sa genèse en politique et les conseils de ses parents lorsqu’il s’engageait dans la vie publique.

Dans cette séquence diffusée, le ministre raconte : « Dans ma famille, personne n’a fait de la politique. Quand j’ai décidé de le faire, je m’en suis ouvert à mon père, il m’avait d’abord dissuadé. Je lui ai rappelé l’utilité que je pouvais avoir pour mon pays. Il m’a alors dit : as-tu une fois entendu ton père dans des bassesses dans ce pays ? Je lui ai répondu non. Il m’a alors conseillé : ne fais ou ne dis jamais rien qui puisse être de la bassesse dans ce pays ». Une mise en avant de son intégrité qui semble répliquer aux accusations sans engager de confrontation directe.

Selon plusieurs observateurs, la véritable faute politique d’Abdourahmane Diouf serait plutôt d’avoir appelé à faire bloc autour du président Bassirou Diomaye Faye, en prônant un style de gouvernance apaisé, institutionnel et centré sur la stabilité. Derrière ses propos mesurés, le ministre cherche à instaurer ce qu’il appelle un « Diomayisme tranquille », une politique de réconciliation et de cohésion, loin des secousses militantes du parti Pastef.

Mais ce positionnement n’a manifestement pas plu à Ousmane Sonko, qui revendique un leadership plus offensif et souhaite refonder le pouvoir autour de sa propre base politique. Au cœur de cette crise se dessine une lutte d’influence : Abdourahmane Diouf est perçu comme un fidèle du président Bassirou Diomaye Faye plutôt que du Premier ministre Ousmane Sonko. Cette posture lui vaut d’être isolé dans un gouvernement où la cohésion entre les deux pôles de l’exécutif semble parfois mise à l’épreuve.

Le président de la République a indirectement répondu à son Premier ministre qui, lors de son Téra meeting samedi, l’a placé entre le marteau et l’enclume. Diomaye Faye a écarté Aida Mbodj de la coordination de la coalition Diomaye président, pour mettre Aminata « Mimi » Touré. Cette décision présidentielle constitue une réponse forte aux injonctions de Sonko, qui exigeait l’éloignement de certains ministres dont Abdourahmane Diouf et Mimi Touré.

En nommant Mimi Touré à la tête de la coalition Diomaye président, le chef de l’État désavoue son Premier ministre. C’est aussi une manière de conforter indirectement le ministre de l’Environnement, Abdourahmane Diouf, selon plusieurs analystes politiques.

Quelques heures après l’annonce présidentielle, le Pastef a publié un communiqué désavouant ouvertement la décision du chef de l’État. Le parti a réaffirmé qu’Aïda Mbodj demeure la seule coordonnatrice légitime de la coalition, rejetant ainsi la Lire + nomination de Mimi Touré. Ce désaveu public illustre la fracture désormais visible entre la logique institutionnelle du président et la logique partisane de son Premier ministre.

Un gouvernement fracturé, un président sous pression

Le président Bassirou Diomaye Faye avance prudemment, oscillant entre deux pôles d’influence : Ousmane Sonko, le tribun charismatique qui galvanise la rue et détient l’aura populaire, et Abdourahmane Diouf, le technocrate mesuré qui rassure les modérés et les alliés institutionnels. Le chef de l’État tente pour l’instant de maintenir un équilibre précaire, conscient qu’un faux pas pourrait fracturer davantage son camp.

L’étonnement provient du fait que, constitutionnellement, le gouvernement est soumis au président de la République. Sous ce rapport, la déclaration de Ousmane Sonko laisse entendre qu’il aurait eu un rôle dans la reconduction de Abdourahmane Diouf, alors même que celui-ci était soupçonné de malversations. Une contradiction qui soulève des questions sur la répartition réelle du pouvoir au sommet de l’État sénégalais.

Des voix s’élèvent pour questionner la cohérence de la démarche : « Comment peut-on soupçonner un ministre de mal gouvernance et le muter à un autre ministère puis le renforcer avec trois nouvelles directions ? Étonnants soupçons ! », s’interroge Aliou Faye, responsable politique d’Awale, défendant Abdourahmane Diouf.

L’affaire a également provoqué des remous au sein du parti Awale, fondé par Abdourahmane Diouf. Dr Alpha Aw, membre fondateur et proche collaborateur de Abdourahmane Diouf, a annoncé son départ avec fracas. « Je me libère, je me désengage totalement d’Awalé », a-t-il déclaré, évoquant des divergences stratégiques. « On ne peut pas être dans une alliance et dissocier Ousmane Sonko et Diomaye Faye ». Cette défection prive le ministre d’un allié de poids et accentue son isolement politique.

 La presse sénégalaise de ce mercredi est quasi unanime : le vent de discorde souffle au sommet du pouvoir. Entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, le fossé se creuse un peu plus chaque jour. Certains journaux évoquent une « fracture » (EnQuête), d’autres parlent de « Sonko humilié par Diomaye » (Tribune) ou encore de « Diomaye met Sonko dos au mur » (Point Actu).

Le 8 novembre 2025 restera sans doute comme un tournant dans cette cohabitation singulière. L’affaire Abdourahmane Diouf a non seulement révélé les lignes de fracture entre les deux têtes de l’exécutif, mais aussi mis à l’épreuve l’autorité du président Bassirou Diomaye Faye, désormais sommé de choisir entre la loyauté institutionnelle et la ferveur militante de son propre parti.

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La Rédaction

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