Une pile de cartons, une liste de noms, cent quinze enfants. Ce qui s’est passé dans la capitale administrative béninoise ne tenait pas de l’exploit. C’est précisément ce qui le rendait remarquable.
Il n’y avait pas grand-chose à voir, samedi matin, à Porto-Novo. Des chaises, une sonorisation modeste, des cartons empilés à l’arrière. Rien qui appelle le superlatif. On appelait un nom, un enfant s’avançait, repartait avec un sac contenant des kits scolaires complets. Puis le nom suivant. Cent quinze fois de suite.
C’est peut-être la chose la plus intéressante de la matinée. Aucune démesure, aucune emphase, aucune tentative de faire de cent quinze sacs contenant des kits scolaires, un événement plus grand qu’il n’était. Juste un geste répété jusqu’à ce que la pile soit vide.
L’inflation du symbolique
On a pris l’habitude, dans le champ de la solidarité, d’un certain gonflement. Les inaugurations sont nombreuses, les partenariats se signent devant les caméras, les chiffres s’arrondissent vers le haut. Le nombre de photographes finit parfois par dépasser celui des bénéficiaires.
Ce n’était pas le cas ici, et cela mérite d’être noté. Des semaines de recensement, d’achat et de vérification ont abouti à deux heures de cérémonie sobre. La proportion entre le travail invisible et le moment visible penchait nettement du bon côté. C’est un critère plus fiable que n’importe quelle déclaration d’intention.
La cinquième fois
Lancer une opération est facile. La refaire cinq fois l’est beaucoup moins. Chacun connaît des initiatives parties avec enthousiasme, largement relayées, puis discrètement abandonnées à la deuxième ou troisième année, quand les financements se tarissent et que l’attention se déplace ailleurs.
Celle-ci en était samedi à sa cinquième édition consécutive. Depuis cinq ans, à l’approche de chaque rentrée, John Sohoutou GBENAGNON remet des kits scolaires à des enfants Lire + orphelins. Ce n’est pas un exploit. C’est mieux : c’est devenu une habitude, et les habitudes tiennent plus longtemps que les élans.
Ce que la répétition produit
Les familles présentes savaient que d’autres étaient passées avant elles. Elles savaient aussi que l’opération reviendrait. Cette certitude modifie des comportements dès le mois de juillet : on n’emprunte plus dans l’urgence, on ne retire pas un enfant de l’école par précaution, on n’arbitre pas entre deux frères.
Du côté des enfants, l’effet est d’un autre ordre. Recevoir un sac contenant des kits scolaires complets une fois est un cadeau. Le recevoir plusieurs années de suite est un message : quelqu’un suit votre parcours et attend que vous continuiez. Beaucoup d’enfants Lire + orphelins vivent avec le sentiment d’être une charge provisoire, tolérée. Un rendez-vous annuel qui les concerne nommément dit exactement l’inverse.
L’homme et le lieu
Celui qui appelait les noms a visité cinquante-deux pays, travaillé pour l’Union africaine à vingt et un ans, dirigé un projet financé par l’Union européenne à Banjul entre 2017 et 2019. Il aurait pu, comme beaucoup, réussir loin et n’envoyer que des contributions ponctuelles.
Il est né à Kokoumolou, dans la commune d’Ifangni, à courte distance de Porto-Novo. Sa famille est originaire d’Adanmayi. Choisir la capitale administrative pour cette distribution, c’était agir à la porte de chez soi, dans la ville où aboutissent les difficultés du département dont il vient. Il y a une logique dans ce retour, et elle n’a rien de sentimental.
Ce qu’il ne faut pas raconter
Il serait malhonnête de transformer cette matinée en démonstration. Cent quinze kits ne couvrent pas une ville. Ils ne remplacent pas les politiques publiques d’accès à l’école, qui ont produit au Lire + Bénin des résultats considérables depuis la suppression des frais de scolarité au primaire. Ils n’agissent ni sur la qualité de l’enseignement ni sur les infrastructures.
Et personne ne sait combien d’enfants de Porto-Novo auraient eu besoin du même sac. Le recensement conduit en amont a produit une cartographie fine d’un secteur, mais le dénominateur manque. C’est la question que la matinée a laissée ouverte, et elle est plus intéressante que le chiffre affiché.
Le travail que personne ne regarde
Le plus dur, dans cette affaire, n’était pas de payer les kits scolaires. C’était de savoir à qui les donner. Ces enfants ne figurent dans aucun registre. Ils vivent chez une grand-mère, une tante, un oncle, sans dossier, sans représentant, parfois sans acte de naissance à jour.
Il a fallu des semaines et des gens qui connaissent les maisons une par une. C’est la partie de l’opération que personne ne filme, et c’est la seule qui décide vraiment de son sérieux.
La bonne question
Elle n’est pas de savoir si cent quinze kits scolaires changent un pays. Aucune action individuelle ne change un pays, et l’exiger revient à condamner toute initiative à l’inaction. La question est de savoir si ces cent quinze enfants seraient en classe en octobre sans le kit reçu samedi.
Pour une partie d’entre eux, la réponse est non. C’est sur cette fraction que se mesure l’utilité de la matinée. Elle est modeste, elle est réelle, et elle suffit.
Reste que la réponse la plus honnête à cette question, personne ne l’aura avant plusieurs années. Elle s’appelle un taux de maintien scolaire, et elle demandera de recompter ces cent quinze enfants en juin, puis l’année suivante.
À la reprise des cours, cent quinze enfants pousseront la porte de leur classe avec le matériel demandé sur la liste. Aucun camarade ne saura d’où vient leur cartable. C’était le but recherché : un enfant équipé cesse d’être identifié comme celui qui n’a rien et redevient un élève parmi les autres.
Ils ignorent tout du parcours de celui qui les a appelés par leur nom samedi. Ils ne connaissent ni les cinquante-deux pays, ni Addis-Abeba, ni Banjul. Ils savent seulement que quelqu’un a pensé à eux avant la rentrée. À bien y réfléchir, c’est amplement suffisant.
#Benin, #KitsScolaires, #PortoNovo, #Kokoumolou, #EnfantsDefavorises, #VisBen, #wasexo, # JohnSohoutouGbenagnon, #VisagesDuBenin
Collaboration extérieure